Un autre « Traité sur le Loup des steppes »

Bon, je ne suis pas sûr d’arriver à réunir toutes mes idées sur mon enfance en tant que neuroAtypique, mais cela fait partie de choses que j’ai/avais très peu abordé pendant la quasi-totalité de ma vie et écrire là dessus est libérateur (vive l’ empowerement etc).

L’un des obstacles pendant longtemps a été que parler de ce type d’atypie est souvent considéré par la norme neurotypique (nous dirons les « NT ») comme de la « vantardise ». Donc j’ai très vite appris à avoir honte de ma différence, honte d’en parler, puisque le fait mettait les gens mal à l’aise ou en colère contre moi. Parce que cette particularité est vue de l’extérieure comme un avantage, une qualité ou un privilège – mais en réalité les choses sont beaucoup plus compliquées que ça et il y a des aspects très lourds aussi.

Je suis, j’ai rapidement su, mes parents ont toujours su, des amis et ex me l’ont dit aussi, et j’ai été étiqueté par la suite en thérapie, une chose dont je déteste les connotations: « surdoué intellectuel », ou encore « à haut potentiel ». On dira aussi parfois « zèbre » mais je n’aime pas non plus dire que je suis un zèbre parce que je suis un félin et corvidé – ce qui là n’a rien avoir avec ma prétendue intelligence, mais avec le fait, d’un point de vue identitaire, de se vivre en tant que X animal non-humain. Donc je ne suis pas ce genre de zèbre là.

Je n’adhère pas à l’appellation de « surdoué » et je ne prétendrai pas savoir ce qu’est exactement l’intelligence ni comment la mesurer. Contrairement à ce dont pouvaient être persuadés certains enfants et qui provoquait leur ressentiment à mon égard, je ne me suis pas considéré comme « supérieur à la normale ». Et avant qu’on me dise que le milieu scolaire devait être pavé d’or pour moi avec mes « facilités » (encore un euphémisme qui passe sous silence certaines réalités), il faut savoir qu’énormément d’enfants dans une situation similaire se trouvent en échec scolaire car étant en souffrance, ou en décalage avec les méthodes d’apprentissages, ou se livrant à un impitoyable sabotage d’eux-mêmes pour ne pas être pointé du doigt comme l’intello du coin.

Pour une définition rapide des principales caractéristiques des enfants « à haut potentiel », on peut noter la « capacité à apprendre plus, plus largement et plus vite que les autres enfants du même âge; capables de lire plus tôt, capacités de raisonnements dits « complexes », beaucoup de curiosité et de créativité, un vocabulaire étendu », etc. Mais ces capacités vont aussi de pair avec un ensemble de traits, et je traduirai ici rapidement le passage intéressant qu’on peut lire sur le Wikipedia anglophone:

Beaucoup d’individus surdoués font l’expérience de différents types de ressentis accrus et peuvent sembler hyper sensibles. Ces sensibilités peuvent relever de l’ordre des sensations physiques comme la vue, le bruit, les odeurs, le mouvement et le toucher. Par exemple, ils peuvent se sentir extrêmement mal à l’aise suite à un pli dans leur chaussette, ou incapables de se concentrer à cause du tic-tac d’une horloge à l’autre bout de la pièce. Les sensibilités des surdoués sont aussi souvent de l’ordre du ressenti mental et émotionnel surdéveloppé. Par exemple, percevoir les sentiments de quelqu’un qui leur est proche, ou être extrêmement sensible à leurs propres émotions internes, et traiter les informations venant de l’extérieur à un rythme significativement plus élevé que les personnes qui l’entourent. Ces diverses sortes de sensibilités signifient souvent que plus un individus est doué, plus il reçoit de données et possède une conscience aiguisée, ce qui mène au paradoxe suivant: il lui faut plus de temps pour traiter ces informations que ceux qui ne sont pas surdoués.

L’hypersensibilité aux stimuli internes ou externes peut se rapprocher d’une prédisposition à la « surcharge sensorielle » [sensory overload dans le texte], ce qui peut pousser ces personnes à chercher à éviter la foule et les environnements chaotiques hautement stimulants. Ce type de nature sensible est aussi appelé « sur-excitabilité » par Kazimierz Dabrowski. Certains sont capables d’ignorer les stimulations non-souhaitées afin de se concentrer sur leurs propres pensées et propres tâches. Dans beaucoup de cas, la sensibilité fluctue entre des états d’hyper-stimulation et de mise en retrait. (La tendance d’un individu à se sentir submergé varie aussi selon son introversion et extraversion.)

Ces conditions peuvent être très similaires aux symptômes d’hyper-activité, à ceux du trouble de déficit de l’attention, au spectre des vécus autistiques et à d’autres syndromes, mais sont souvent expliqués par les professionnels de l’éducation pour haut potentiel via la théorie de Kazimierz Dabrowski sur la désintégration positive. Certains chercheurs se concentre sur l’étude des sur-excitabilités, qui se réfère à la façon dont les individus, enfants ou adultes, comprennent et font l’expérience du monde qui les entoure (Gross, 2008). Plus il y a de canaux de sur-excitabilité qui sont ouverts à la réception d’information ou de stimuli, plus forte ou intense est l’expérience. »

Bon après il y a aussi d’autres traits associés avec le fait d’être « haut potentiel » (putain faut vraiment que je m’invente un terme pour parler de ça) comme le perfectionnisme, qui peut être plus ou moins bien vécu (ou très mal, quoi). Et arrivés à l’âge adulte, les personnes dans cette situation développent régulièrement des troubles anxieux, de la dépression et autre joyeusetés, qui sont liées à ce phénomène d’hyper-stimulation et de « surcharge », à l’isolement que vivent beaucoup de personnes « surdouées », etc.

Comment j’ai vécu la chose.

Oui, parce que c’est arrivé qu’on me dise, presque immanquablement de la part de NTs, « mais de toute façon qu’est-ce que ça change que tu sois ci ou ça? », et j’ai juste envie de dire « mais tout ». Parce que c’est un ressenti/une expérience des choses qui m’a complètement façonné, tout comme la réaction des autres à mon égard a eu un impact tout aussi important. C’est indissociable de mon être, et ramené à ma conscience en permanence quand j’interagis avec les autres, confronté aux NTs et leurs privilèges en particulier.

Déjà, j’ai gardé pendant longtemps beaucoup de colère en moi à cause du traitement que je subissais. Dans un premier temps, curieux de tout et très motivé à l’école, je participais énormément et j’ai pu développer une vraie confiance en moi. Ce n’est que par la suite qu’il s’est passé deux choses: mes camarades m’ont maltraité (socialement/émotionellemment et parfois aussi physiquement) car je ne rentrais pas dans les cases et que je m’en sortais « trop bien » d’un point de vue scolaire. J’ai commencé à me saboter pour être bon-mais-pas-trop. Et parallèlement, mes professeurs m’ont repéré comme ayant systématiquement les « bonnes réponses » en classe et ont cessé de me donner la parole, à la fois pour que d’autres participent (ce que je comprends tout à fait) et pour reprendre certains points nécessaires pour les autres, quand moi j’avais besoin de passer à l’étape suivante de l’apprentissage.

Et du coup, je me suis complètement replié sur moi. J’ai arrêté de participer en cours – durant lesquels je m’ennuyais beaucoup à cause de la facilité – puisqu’on m’interrogeait tellement rarement et que je n’avais pas l’énergie pour maintenir l’effort nécessaire à me manifester régulièrement, et qu’en plus quand je prenais la parole – et tombait toujours juste – cela soulevait la haine de mes camarades. Mes bulletins affichaient donc systématiquement « trop réservé » ou « ne participe pas assez » à partir de cette période. J’ai été socialement isolé, ostrascisé car je « parlais trop bien », que j’étais « trop compliqué », que j’écrivais des phrases « trop longues », et que j’avais des centres d’intérêts « bizarres ». Tout cela étant des jugements de valeurs par rapport à une norme dans laquelle je ne rentrais pas, celle des enfants de mon âge. J’ai été longtemps convaincu de réellement valoir moins que les autres en tant que personne, à cause de ce qu’on me disait, à cause de tout ce que j’étais « trop » ou « pas assez » par rapport aux autres.

Paradoxalement, je ne pensais pas non plus être réellement différent; je ne me percevait pas comme étant « précoce » ou quoi que ce soit. J’ignorais à ce moment ce que j’étais, et ironiquement c’est à cause de cela que j’étais frustré dans mes rapports aux autres. Si je n’étais pas spécial, cela signifiait que les autres n’avaient pas de raisons de ne pas faire « aussi bien » que moi dans certains domaines. Je ne comprenais pas pourquoi les autres enfants avaient des difficultés à lire, ou avaient des centres d’intérêts que je trouvais à ce moment là puérils (invariablement je trainais toujours avec des personnes plus âgées). C’était moins de l’arrogance que de la naïveté: j’étais encore comme tous les enfants en ce sens que je supposais que « les autres pensent comme moi, sauf si on me prouve le contraire ». Et c’est suite à toutes ces expériences, souvent négatives, que j’ai changé de mode de pensée pour partir du principe que « personne ne pense pareil à moins que le contraire me soit démontré ».

Prendre conscience de ce que je suis m’a permis de revoir ma manière de penser la différence, que j’avais en grande partie hérité des autres.

Entre ça et le fait que je me suis identifié assez tôt en tant qu’animal non-humain – j’étais capable de me concevoir comme « autre » qu’uniquement humain, d’un point de vue identitaire, à l’âge de 7 ou 8 ans, quand d’autres enfants avaient encore du mal à distinguer la fiction de la réalité dans leurs jeux de rôles – au final je me suis senti complètement aliéné des autres et le sentiment ne m’a jamais complètement quitté. Difficile de dire aussi si le fait de me sentir aliéné n’a pas aussi été à l’inverse un facteur dans le fait que je me suis identifié en tant qu’animal non-humain très rapidement.

Evidemment que « ça compte » pour moi de dire que je suis neuroAtypique et en quoi; ça définit une grande part de ce que je suis, de la manière dont j’interagis avec les autres et le monde qui m’entoure. C’est aussi, pour moi, indissociable de ce qui fait de moi une personne animale, un thérian (tout l’aspect sur les sur-excitabilités notamment, qui à leur tour sont aussi plus ou moins en lien avec ma synesthésie). Et par dessus tout ça s’est rajouté le fait d’être trans, non-hétéro, introverti (ce que beaucoup ont pris à tort pour de la timidité), et d’avoir développé un trouble anxieux généralisé (ce qui là encore a parfois été pris pour de la timidité), et… bref, pour moi je suis et ne suis pas « compliqué » et il y a énormément d’intersections entre ces différentes parties de moi. Par ailleurs je ne suis pas réductible à des « parties » non plus.

Bref, voila pour un aperçu rapide de la manière dont j’ai grandi en tant que NeuroAtypique, même si c’est franchement incomplet. Je pense que j’aurai l’occasion d’aborder des points particuliers par la suite. Notamment ce que ça donne comme situation une fois plongé dans certains milieux activistes ou se réclamant comme tels.

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7 Commentaires

  1. Cet article m’a réellement touché. En particulier les passages où tu parles d’un certain « décalage » avec les autres enfants. Je connais cette pression causé par le regard des autres, les intimidations, la violence physique et morale, l’hypersensibilité et l’angoisse…
    C’était intéressant à lire !

    1. Je pense que c’est quelque chose que tout le monde peut vivre à sa manière; mais c’est juste que pour certaines personnes qui divergent plus de la norme que les autres, la violence est décuplée.

  2. Très intéressant à lire, en effet. Bravo pour ce texte.

    Je pense comprendre ce que tu as pu vivre, excepté que, étant plus jeune encore que maintenant, j’avais pour habitude de m’affirmer dès le départ comme quelqu’un qu' »il ne fallait pas embêter » quitte à recourir moi même à la violence au préalable afin d’éviter ce genre de persécution physique ou morale. J’ai eu relativement peu de problèmes. Jusqu’au collège, j’étais un peu « l’ours » dans la classe. Le truc qu’on regarde bizarrement mais qu’on va pas titiller par crainte du danger…
    A partir du collège, j’ai commencé à camoufler un peu tout ça. J’étais toujours un chouïa farouche, mais tout ce qui était « différence », je préférais le garder pour moi. Concrètement, la seule chose qu’on a pu me reprocher étant au collège, c’étaient mes notes qui ne convenaient pas à tous dans ma classe. :3

    Tout ça pour dire que je conçois parfaitement ta vision des choses. Merci d’avoir publié ce texte.

    1. Mmh mais implicitement tu dis presque qu’en gros il ne faut pas « avoir l’air d’une victime » pour éviter de se faire embêter. Outre le fait que ça puisse être problématique en soi comme logique (le problème c’est pas les gens qui se font taper, c’est ceux qui tapent!), eh bien j’étais un vrai garçon manqué, je me battais régulièrement, et on évitait de me chercher des embrouilles la plupart du temps. Mais en ce qui concerne les personnes qui me faisaient parfois des misères, c’était des enfants plus âgés (genre 3 ans de plus, ce qui fait pas mal proportionnellement à l’âge que j’avais). Donc entre ça et le fait qu’ils/elles étaient souvent en groupe, c’était compliqué.

  3. Oh, non, ce n’est pas une question de « il faut »/ »il ne faut pas ».

    C’est la méthode que j’avais personnellement adoptée, et, avec le recul, je me demande si j’avais raison.

    Je n’ai jamais été confrontée au surnombre et à la supériorité physique trop importante, et je crois que je peux dire que j’ai eu de la chance;..
    Je ne sais pas comment j’aurais réagi si j’avais été confrontée à une masse d’élèves plus nombreux/forts que moi. Mais je pense que je ne m’en serais pas aussi bien tirée…

  4. I’ve read this text through Google translate (my French is not good enough for long texts like these). I thought about that thing when you mention the naive idea that « everybody thinks like me, until proven otherwise ». I very much lived with that idea until I was 16 or so. Not so much with talent/intelligence (I’ll came back to that), but sexuality, therianthropy. I thought that it was common to feel like an animal, and I did not understand how taboo bdsm could be.

    I used to think that I belonged on the autism spectrum. Actually, my ex-boyfriend encouraged that idea, perhaps because he has Aspergers and thought he could « see » it in others? Anyway, after a long evaluation with psychiatrists, they said I do not have any diagnosis. NT, although more intelligent than most, and a little worse at concentration than the average. So, they told me, that my strange interests and problems with social interaction as a child, could have been because of this higher intelligence. They didn’t label me « gifted » or anything, so I’m not sure if this is the same as what you experience. But the problem I find, is that it seems like bragging to say « I have a high IQ », even if I say it to explain things. A lot of people online, when I write about how I was an introverted and « strange » child, or when I write about therianthropy, think I’m autistic. I often point out that no, I was evaluated, I am not autistic… but it seems as if they want to hear some explanation for my strangeness, and the only thing I have heard from therapists is that I have higher than average intelligence. Not even sure how much higher, I didn’t ask for the details.

    1. Many « gifted » or « high potential » people share traits with the autism spectrum (overexcitabilities/hypersensitivities in particular). So you can be neuroAtypical without being on the autism specturm (when I say I’m neuroatypical/neurodivergent, people often ask me about autism, though). And I think the « high IQ » thing is a spectrum too, and sometimes it’s not clearly cut if you are « smarter than average » or « officially gifted », there’s a grey area. As for myself, my psychiatrists and therapists have never needed me to do an IQ test, in any case; it wasn’t necessary for my diagnosis.

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